Un lien inextricable du vin et de la civilisation
La consommation de boissons alcoolisées en Chine a une longue histoire qui remonte à quatre ou cinq mille ans. Et bien que la question ne soit en aucun cas propre à , il serait juste de dire qu'aucune autre civilisation dans le monde, ancienne ou moderne, n'a joui de relations si particulières avec le «liquide doré».
Le breuvage sublime n'a pas reconnu les différences de classe ou d'état en Chine et il s'est partagé entre presque tous les Chinois de pure souche, depuis l'empereur au travailleur ordinaire.
Vase à vin en bronze qui avait la faveur des souverains Chang.
Depuis que la première coupe de vin parfumé fut levée dans la plus haute antiquité, son influence sur l'histoire et la civilisation chinoises a été constante et assez profonde. Les soubresauts dynastiques se sont succédés à la cadence d'un pouls; les conquêtes militaires entre prises furent gagnées ou perdues selon cette impulsion; et les joyaux des arts et des lettres de Chine ont toujours ce lustre d'une valeur incomparable dans leur rayonnement.
En effet, si, à l'heure actuelle, quelques nations occidentales font face à un destin moins désiré à cause des effets d'inertie de l'alcool, il est vraiment difficile d'imaginer que eut pu être meilleure en l'absence de l'alcool. Peut-être est-ce la conception des Chinois de leur «méthode d'or, la modération en toute chose, qui leur a permis de ne retenir dans l'alcool que cet élément entier constructif pour la culture chinoise pendant tous ces millénaires.
Cela ne veut certes pas dire que toute chose qui jaillit d'une coupe est meilleure, mais le «contenu d'une coupe», comme les poètes chinois en affectionnent le terme, a laissé pour le meilleur ou le pire sa marque indélébile sur la plus vieille civilisation du monde.
L'antiquité
Selon la tradition, la production et la consommation de vin en Chine remontent aux temps légendaires. Le terme même tsieou [酒], que l'on traduit d'habitude par «vin», a en chinois une acception générale plus vaste puisqu'il se réfère à toute sorte de boissons alcoolisées, et non au liquide fermenté d'un fruit particulier. En français, le terme «vin» [du latin vinum, du grec oinos] désigne étymologiquement l' «alcool» comestible de raisin; par extension sémantique, il comprend, comme en chinois, toute autre boisson alcoolisée.
Coupe tripode à vin, ou kiué, de la Chine antique.
Les anciens sages chinois,Yao [堯] et Chouen [舜], que la tradition dit avoir régné sur les Chinois il ya environ 4 200 ans, sont célèbres pour leur consommation de vin. Mais la première mention d'une personne responsable de la production de vin est celle d'un membre de la famille royale, Yi-ti [儀狄], fille de Yu [禹] le Grand, fondateur de la dynastie Hia. (Quoique sans preuve archéologique, cette dynastie est traditionnellement la première de ) Yi-ti présenta son vin à son père pour qu'il en goûtât et, après quelques verres sans doute, Yu le Grand ressentit quelque légèreté lui monter à la tête. Et à la grande surprise de Yi-ti, le vin qu'elle venait de présenter provoqua non pas des compliments mais une condamnation. Comprenant à la fois la séduction et le danger inhérents de cet élixir de joie, le roi Yu déclara qu'un jour, sa consommation apporterait la ruine du pays. Et il en fit aussitôt proclamer l'interdiction dans ses Etats, la première prohibition. Cependant, la production de vin restait toujours autorisée, car son usage limité avait un rôle extrêmement important à l'égard des esprits dans les rites sacrificiels de l'ancienne Chine. Il va sans dire que l'incident a créé une grave friction entre le roi Yu et sa fille.
Qu'un tel incident eut vraiment lieu il y a quelque 4 200 ans, c'est assez difficile de l'affirmer puisque toutes les annales de la dynastie Hia ont été écrites et compilées beaucoup plus tard sous les dynasties postérieures. Cependant, d'après l'évidence archéologique, a réellement produit et consommé de l'alcool dès la fin de la période néolithique, il y a environ quatre mille ans. Les analyses de restes de récipients en terre cuite de cette période démontrent que certains étaient réservés à la conservation ou la dégustation du vin. Malheureusement, sans explications de cette époque, il n'est guère possible de connaître le type de vin ou les habitudes de consommation.
On en sait un peu plus sur l'évolution du vin sous la dynastie Chang suivante. Dans le texte confus des inscriptions sur os et écaille pour la divination, vestiges des premiers traits de l'écriture chinoise, de nombreux idéogrammes se référent au vin et à sa consommation.
Le pevillon des lettrés, de Lieou Song-nien (Dynastie Song).
Sous les Chang et la dynastie suivante Tcheou, l'usage du vin dans les rites et les sacrifices fut fixé avec une minutie extrême. La société des Chang, polythéiste, avait des rituels rigoureux concernant et le type de vin et la forme des récipients. Alors qu'elle avait fait de grand progrès dans la fonte du bronze, la plus grande partie des vases rituels étaient en bronze; toutefois, des récipients en bois, en gourde, en céramique et en laque, eux aussi définis avec précision, servaient aussi aux cérémonies. Et les vins destinés aux rites religieux, rarement de consommation courante, servaient le plus souvent à l'aspersion du sol au pied des autels. Différents vins étaient produits pour différentes cérémonies, les unes plus solennelles que d'autres.
Sous la société des Chang, toute féodale, la consommation de vin jouait un rôle important dans le rituel des cérémonies entre le roi [de] Chang et les autres souverains, et entre les princes feudataires et les dignitaires. Il était d'ailleurs difficile de boire jusqu'à l'ébriété en de telles occasions à cause de la minutie du rituel qui souvent exigeait la prostation et autres gestes comparables après chaque coupe. Là encore, on utilisait différents alcools et récipients selon chaque rituel.
Vase pour conserver le vin (Royaumes combattants. 453-221 av. J.-C.).
La consommation de vin entre personnes de rang social et officiel différent semble avoir existée, mais elle fut principalement réservée à l'aristocratie sous les Chang. Au-dessous de la noblesse, étaient les esclaves et les paysans libres qui ne pouvaient guère, s'il en fût, s'offrir le luxe d'en boire. Chez la noblesse, les réceptions avec vin devinrent de plus en plus fréquentes, surtout vers la fin de la dynastie Chang. Finalement, elles se répandirent dans l'ensemble de la population, et les craintes perçues par le roi Yu mille ans auparavant semblaient se réaliser.
Le dernier rejeton des Chang, le roi Tcheou [紂], fut un tyran cruel qui opprima ses sujets au moyen de lourds impôts afin de maintenir un mode de vie ultra-luxueux, lequel comprenait des célébrations orgiaques, évoquant bien à l'avance celles de décadente. Cette époque est littérairement retenue comme celle des «forêts de chair et des torrents de vin», ou jeou-Iin tsieou-tch'e [肉林酒池], car, dans son palais, il avait fait suspendre des viandes préparées et construire une immense fontaine d'où jaillissait du vin, et non de l'eau. Tous ces excès finirent par soulever ses sujets sous la conduite du clan dynastique de Tcheou. Cela causa la chute du roi Tcheou et de sa dynastie. (1)
La dynastie Tcheou
Le roi Wou, fondateur de la dynastie (de) Tcheou (XIe siècle - 256 avant J.-C.), proclama que la dynastie Chang était tombée pour avoir fait consommation de vin avec excès, aussi en rétablissait-il strictement la réglementation lors des réceptions non officielles. L'usage rituel du vin sous la dynastie Tcheou reprit essentiellement celui de la dynastie précédente avec quelques per fectionnements. Les annales de cette époque rapportent la création d'un nombre de postes officiels pour la gestion et la réglementation de la consommation de vin dans les états de Tcheou.
Le fabricant de vin des Tcheou le plus connu fut Tou K'ang [杜康], dont le nom est devenu plus tard synonyme de vin. Une anecdote intéressante que l'on relève dans le Livre des Rites, ou Li Ki [禮記], datant de cette époque, concerne l'attitude des Tcheou à l'égard du vin. Le vin est bon pour les personnes âgées et en convalescence.
Cuver à vin d'un chal familial.
Bien que les conditions de la population fussent meilleures que sous les Chang, le vin ne lui était toujours guère accessible, et même après la levée des premières restrictions sur l'alcool. Comme les effets stimulants de l'alcool étaient considérés bénéfiques pour les malades ou les vieilles gens, sa consommation leur fut pratiquement réservée. Mais il y avait des exceptions, notamment pendant les festivités et quelques autres occasions particulières.
Le Livre des Odes, ou Che King [詩經], que l'on date aussi des Tcheou, contient de nombreuses références à la consommation d'alcool. Cela pourrait bien se situer vers la fin des Tcheou comme le vin était beaucoup plus accessible.
La seconde moitié de la dynastie Tcheou, dite aussi Tcheou de l'Ouest (770-256 av. J.-c.), a vu la montée des disputes de territoires et de souveraineté entre les différents Etats chinois, l'ame nuisement de l'autorité centrale du roi de Tcheou et l'écroulement du système féodal. Ces troubles arrivèrent comme les anciens rites se relâchaient de plus en plus, un fait que Confucius vivant à cette époque a grandement déploré. En effet, le vin jouait toujours un rôle primordial dans les rites, en particulier dans le domaine des relations entre différents souverains.
Lorsque que l'Etat de Tch'ou [楚], l'un des plus puissants de ce temps, demanda une rencontre entre tous les souverains, celui de Lou [魯] à l'Est, fit apporter du vin comme présent; ce que l'on considéra un peu maigre. (Peut-être ce vin était-il de qualité médiocre.) Cela servit d'argument de poids au Tch'ou pour envahir le Lou avec les pires conséquences pour ce dernier.
Sous la dynastie Tcheou de l'Ouest, la consommation de vin devenue plus courante était la conséquence de deux facteurs importants. Le premier était l'affaiblissement du pouvoir central du roi de Tcheou qui tenta en vain d'uniformiser la consommation de l'alcool à travers l'univers chinois; le second point voyait avec le premier usage des pièces de monnaie l'essor du commerce en Chine. La conséquence directe en fut la possibilité d'acquérir des marchandises au moyen de cette nouvelle monnaie d'échange. Cela contribua sans aucun doute à la popularisation de la consommation de vin.
Différentes formes de vases et coupes à vin de la Chine antique.
La postérité a retenu plusieurs noms de grands œnophiles de cette époque, le souverain de Ts'i [齊], le duc Houan [桓], qui s'accompagnait toujours de son ministre, Kouan Tchong [管仲] dans de joyeuses libations. Il fut sans doute un souverain éclairé qui réalisa de bonnes choses et pour son Etat et pour de son temps. C'était justement cet amour du vin qui l'opposait parfois violemment à son ministre plus modéré.
Un jour, le duc Houan s'enivra et en perdit sa coiffure royale qui symbolisait toute son autorité. Pendant trois jours, il ne tint aucun conseil avec ses dignitaires dans la crainte de remontrances de Kouan Tchong. Enfin, ce dernier fit chercher son souverain qui exprima d'une voix toute timide ses regrets pour cet incident. Kouan Tchong trancha net que les regrets n'étaient pas suffisants et que quelque chose devait être fait à titre de compensation. Sur ce, le duc Houan fit ouvrir les greniers royaux et distribuer les grains au peuple et déclara l'amnistie générale pour les prisonniers.
Peinture de la dynastie Ts'ing (1644-1911), inspirée d'un poème de Li Po.
Une autre fois le duc Houan offrit une grande rasade de vin à Kouan Tchong. Ce dernier en but un peu et versa le reste sur sol. En ces temps, c'était un honneur suprême d'être servi par son souverain, aussi le duc Houan entra avec raison en une terrible colère. En guise de réponse, Kouan Tchong laissa échapper : « Quand on boit du vin, les lèvres s'amollissent. Celles-ci peuvent alors prononcer des grossièretés. Et en prononcer, n'est-ce pas le plus grand outrage à Votre Altesse? Votre humble serviteur croit qu'il est préférable de jeter un peu de vin plutôt que de rejeter votre sublime honneur. » Et le duc Houan de se calmer à l'écoute de ses sages paroles.
Les Chinois, comme les Européens, font vieillir le vin quelques temps avant de le boire afin de lui donner plus de goût. En fait, il ne fait plus de doute qu'ils détiennent le record du plus vieux millésime jamais confirmé.
Dans le tombeau d'un souverain de Tchong-chan, sous les Tcheou de l'Ouest, dans la province du Houpeh, on découvrit une grande cuve de vin. Ce n'est certes pas une découverte insolite dans un tombeau, mais à l'ouverture du récipient jaillit un clair liquide dont l'arôme œnanthique ne trompe personne. En dépit de la volatilité de l'alcool, les analyses subséquentes ont confirmé la persistance du contenu alcoolique. D'où le plus vieux vin du monde au millésime prestigieux : IVe siècle avant J.-C.
L'Immortel, peinture à la tâche d'encre, de Liang K'ai (Dynastie Song, 980-1278).
La dynastie Han
Sous la dynastie Han (206 av. J.-C. 220 ap. J.-C.), connut une période de grande stabilité et prospérité et, surtout la poussée démographique fut assez considérable. De plus, les conquêtes militaires dirigées contre les hordes non chinoises, notamment pendant le règne de Wou-ti (141-87 av.J.-C.), élevèrent le niveau de vie de la société chinoise à un point jusqu'alors inconnu. Cette situation permit une rapide augmentation des revenus de l'Etat grâce à un tournant dans la production de vin avec la création du monopole d'Etat des alcools qui dura près de quinze cents ans.
En fait, les débuts des Han avait à nouveau vu l'application d'une tentative de prohibition avec Siao Ho [蕭何], le grand ministre de Kao-ti (ou Lieou Pang) , fondateur de la dynastie [de] Han. L'histoire de la prohibition des alcools en Chine est vraiment confuse avec divers exemples d'application sous différentes dynasties. En effet, la prohibition de Siao Ho au début des Han n'eut pas plus de succès. Comprenant que le vin était entré dans les mœurs, le succes seur de Siao Ho, Ts'ao Chen [曹參], qui avait pourtant la réputation d'être un digne partisan de la «digne dure», leva l'interdiction. Beaucoup plus tard, même Khoubilaï khan, le premier empereur de la dynastie Yuan (1271-1368), échoua aussi dans sa tentative de la remettre en vigueur après plusieurs siècles bien qu'il eut ordonné que quiconque serait pris à faire du vin serait immédiatement envoyé dans ses armées tandis que ses biens immeubles et meubles seraient confisqués et ses femmes et concubines envoyées au Palais comme servantes.
Même si tous les aspects rituels de la consommation de vin n'ont jamais complètemen disparu, la grande majorité des anciens rites liés à l'usage du vin depuis les Hia tombèrent dans l'oubli sous les Han. La consommation de vin était devenue un domaine moins formel. La popularité du vin s'accrut très vite parmi les gens ordinaires, en même temps que son accessibilité. Surnommé affectueusement «comte du plaisir», ou houan po [歡伯], par un écrivain du temps, il fut loué à la fois pour «l'ennui qu'il dissipait et le bonheur qu'il apportait» .
Aussi après l'institution du monopole impérial des alcools sous l'empereur Wou-ti, de la dynastie Han, il n'est guère surprenant que les contributions indirectes augmentassent terriblement. La production privée et la vente de vin étaient désormais interdites, et tout cas d'infraction était sévèrement puni. Bien que cette décision n'ait point rencontrée l'approbation de l'ensemble de la population, le Monopole dura plus de 1 400 ans. L'administration impériale a contrôlé la production de vin sans l'abondonner jusqu'aux Ming.
Le vin au ginseng fut longtemps une potion médicinale favorite des Chinois.
La division de l'empire
Après les Han, replongea pendant plusieurs siècles dans la division. Il est intéressant d'observer qu'au début de l'ère des Trois Royaumes (220-280), des trois empires de Weï, de Wou et de Chou qui se disputaient la souveraineté du monde chinois, seul le Wou autorisa la consommation de vin.
Ainsi, Souen K'iuan [孫權], j'empereur Ta-ti de Wou, était un parfait «fanatique du vin». Il envoya ses armées sous le commandement de Kan Ning [甘寧] pour combattre les forces du Weï, con duites par Ts'ao Ts'ao [曹操], non moins célèbre. Souen K'iuan apporta personnellement nourriture et quantité de meilleurs crus au camp pour fêter ses troupes. A l'instigation de Kan Ning, toute l'armée de Wou s'enivra et, avec le moral haut levé au milieu de la nuit, marcha jusque dans le camp de Weï. Elle prit par complète surprise les troupes de Ts'ao Ts'ao et les mit en déroute.
Bien que l'empire de Weï de Ts'ao Ts'ao(2) fût sous la prohibition, il y a tout lieu de croire que Ts'ao Ts'ao lui-même était un grand buveur. Voici un poème dans lequel il se lamente: « Pour se soulager de son ennui, il n’y a que Tou K'ang. » (Comme il est fait mention plus haut, Tou K'ang, le fameux producteur de vin de la dynastie Tcheou, est devenu une métaphore du vin.)
La réunification de
Réunifiée par les Soueï à la fin du VIe siècle, sous les dynasties T'ang et Song a connu ses temps les plus glorieux et les plus prospères.
La prospérité générale de cette époque se reflète dans le mode de vie. Les loisirs et les arts sont à leur zénith. Les lettres et la poésie sont à juste titre à son apogée. Le vin, lui, passe de mains en mains, entretient les loisirs et sert les arts. Ainsi, les réunions musicales étaient toujours accompagnées de joyeuses libations. Il existait une communion certaine entre le vin et la poésie que la période précédente de division de avait semée. La poésie fut portée aux nues sous les T'ang et les Song, et le vin a réellement eu une très grande influence sur les lettres chinoises.
Bien sûr, à cette époque remarquable, a connu une diversification importante des alcools en même temps que l'œnologie faisait des progrès importants dès les T'ang grâce aux apports technologiques étrangers arrivés par de d'insister sur le remplissage des coffres de l'Etat dû aux énormes revenus du Monopole du fait de la consommation nationale de vin.
Cette période n'est pas sans ses drames politiques en rapport avec l'alcool. Lorsque Tchao K'ouang-yin [趙匡胤], le fondateur de la dynastie Song, se fut emparé du trône, un de ses grands ministres craignant la possibilité de complot par les différentes unités militaires qui n'étaient pas encore sous commandement centralisé proposa le relèvement de chaque chef militaire et l'établissement du commandement militaire unifié sous la tutelle directe du nouveau gouvernement impérial. Cependant, l'empereur Taï-tsou, assez indécis sur la manière de résoudre ce problème, car tous les chefs de ces différentes unités avaient tous par leurs bravoure et courage contribué à la conquête et la fondation de son empire.
Les réunissant tous à un banquet, l'empereur leur expliqua le problème en déclarant que tous ensembles pouvaient craindre quelques velléités de leurs su bordonnés militaires. Aussitôt, les généraux comprenant cette crainte se prosternèrent devant leur empereur et lui de mandèrent de trouver une solution. Ils imploraient ainsi sa clémence, car l'empereur pouvaient séance tenante les faire tous exécuter et expédier l'affaire une fois pour toute. Mais Taï-tsou n'était pas si impitoyable. Il usa d'une autre formule et pour faire au mieux leur proposa d'a bandonner leur commandement en leur offrant une confortable retraite que lui, empereur, prenait à charge. Et levant son verre, Taï-tsou demanda leur avis sur cette proposition.
Réalisant qu'ils venaient d'échapper à un terrible sort, ils trinquèrent tous volontiers avec l'empereur avec un formidable salut au souverain. Cet événement est crucial pour la centralisation du pouvoir militaire de l'empereur [de] Song, car il mettait un terme à une menace interne pour la dynastie. Ce fait célèbre est désigné dans l'histoire de Chine comme «d'abandon du commandement militaire autour d'une coupe de vin».
Les Mongols
Sous la dynastie suivante Yuan (1271-1368), les Chinois furent dominés par les Mongols, les conquérants du Nord. Malgré la promulgation de la prohibition au début de la dynastie (qui ne dura guère longtemps), il semble que les Mongols, et les Chinois sous leur tutelle, furent de plus enthousiastes buveurs qu'auparavant. Marco Polo parle de la consommation de vin par les Chinois au temps de la dynastie Yuan.
« La plus grande partie des habitants de la province de Cathay(3) buvaient une sorte de vin de riz mélangé à toutes sortes d'épices et de plantes médicinales. Ce breuvage , ou vin d'après son nom, est si bien parfumé et d'un arôme si agréable qu'on ne peut rien souhaiter de mieux. Il est clair, corsé et savoureux. Comme on le boit très chaud, il peut rendre un homme ivre plus vite que tout autre vin. »
Ailleurs, il décrit le service composite des vases et gobelets du grand khan.
« Au milieu de la grande pièce, où le Grand Khan s'asseoit à table, il y a un magnifique meuble, en forme de caisson carré, de trois pas(4) de côté, et finement gravé d'animaux et dorée. A l'intérieur dans un casier, est rangée une grande œnochoé en or fin de plusieurs pintes. Dans ce buffet, sont aussi disposés des pichets ou des cruches de Sa Majesté pour servir les liqueurs, dont certains sont de magnifiques pièces d'orfèvrerie. Leur taille est telle que le contenu de chacun peut servir huit à dix personnes. »
Selon les écrits du temps, il ne fait pas de doute que les souverains mongols étaient de grands buveurs d'alcool. Comme les esprits de vin distillés venaient de faire leur apparition en Chine à cette époque, il n'est pas difficile d'imaginer que les souverains mongols moururent de leurs excès. Presque tous leurs banquets, riches et copieux, se terminaient dans l'ébriété générale. Une histoire de cette époque décrit le moment particulier d'un banquet mongol
« Lorsque le maître de céans s'aperçut que ses invités complètement soûls poursuivaient le festin avec beaucoup de bruits et de manières grossières, vomissant çà et là et se vautrant par terre, il lança joyeusement :
"Par leur ivresse, mes invités me prouvent tout à fait que nous partageons les mêmes sentiments. "»
Il n'est pas étonnant que les Yuan ne se maintinrent qu'un tout petit siècle sur le trône de Chine.
La dynastie Ming
Sous la dynastie Ming (1368-1644), fut de nouveau réunie sous un spectre national. Afin de soulager la population des excès d'imposition des dynasties précédentes, les Ming mirent fin au monopole impérial de fabrication et de vente des vins qui avait duré plus de quatorze cents ans. Dans les temps anciens précédant l'institution de ce monopole des vins par les Han, les Chinois faisaient leur propre vin. En effet, on sait que Confucius avait refusé de boire du vin acheté au marché. Toutefois, pendant ces plus de 1 400 ans de monopole impérial, le peuple n'avait guère d'autre choix.
Avec l'abrogation du monopole des vins au début des Ming (fin XIVe siècle), le «tonneau de vin familial» redevint vite à la mode. Non qu'il n'y ait pas de vin à vendre par d'ambitieux marchands, mais fabriqué à la maison ou acheté au marché, on pouvait trouver de nombreux «crus» dans les coupes et gobelets de toute spécialités régionales firent leur apparition dans les différentes parties de l'empire. Et mêmes certaines œnotechnies sont restées longtemps, ou sont encore des secrets de famille transmis de père en fils. Il va sans dire que la production privée de vin en a beaucoup encouragé la consommation qui augmenta rapidement à travers tout le pays.
Li Tié-kouaï, figure légendaire. se promenant toujours avec sa gourde de vin. Bois sculpté.
Les Mandchous
Avec la dynastie suivante des Mandchous (1644-1911), retomba sous le joug d'allogènes. Et les souverains mandchous comme ceux de la dynastie mongole(5), semblent avoir eu ce même penchant pour l'alcool. D'une manière générale, ils n'ont guère transformé les habitudes quant à la consommation du vin, si ce n'est que l'augmentation effrénée d'ivrognes. Cependant, les «jeux de vin» de toutes sortes sont devenus encore plus populaires que sous les Ming, du moins d'après les nombreux romans de cette époque.
Quelques écrivains modernes aiment à dire que les Chinois ont une carte des vins beaucoup moins variée qu'en Occident et que ils ne sont pas du tout connaisseurs du breuvage servi du moment qu'il y a quelque chose à boire. Quoi qu'il en soit, l'art chinois de déguster le vin existe toujours. Et maintes preuves permettent de mieux le constater aujourd'hui qu'hier que de telles affirmations sont loin d'être exactes. Non seulement chaque région de Chine possède ses propres vins (ou alcools) et ses différents crus d'un lieu à l'autre, mais il y a aussi des critères œnographiques précis pour en déterminer les qualités, critères qui font alors toute l'attention de grands connaisseurs. Même s'il n'existe pas de termes généraux exacts pour distinguer les différents alcools comme en Occident puisque le terme chinois s'applique à l'ensemble ,des alcools comestibles, une abondante terminologie sait définir les différentes caractéristiques du vin pour en connaître, par exemple, son étoffe, sa clarté, sa douceur, son épaisseur, son origine (millet, riz ou fiz glutineux), sa robe blanche ou légèrement verte, son usage rituel ou ordinaire et sa dégustation en petite ou grande quantité. La plupart de ces termes œnologiques remontent à l'antiquité chinoise. Une étude plus complète démontrerait qu'une telle terminologie est loin d'être exhaustive et au moins aussi complète que toute autre en Occident.
Néanmoins, les méthodes œnotechniques fondamentales sont identiques. Les tourteaux fermentés seront ajoutés à la pulpe de céréale, et le mélange est mis à fermentation pendant un temps donné. On utilisait exclusivement les grains avant la dynastie T'ang puisqu'auparavant, on ne cultivait pas le raisin en Chine. C'est pourquoi, le vin (de grain) était mis à fermentation sans nécessité de distillation qui était inconnue avant les Yuan.
Dans antique, on a surtout fait des vins de millet, de riz et de riz glutineux, et plus tard d'autres grains. Bien entendu, l'attention s'est surtout portée sur les différentes stades de la fabrication de vin, quelle était la durée de cuisson à la vapeur des grains avant d'être mélangé au vinificateur. Et des soins particuliers étaient pris pendant la période de vinification, une fois que le grain était mélangé au vinificateur avant d'être scellé dans une cuve. Toutefois, la technique n'était pas trop difficile pour les gens ordinaires une fois que la production privée fut autorisée. En effet, à partir des Ming, il y eut quelques vins célèbres de demeures sans jamais avoir été pas, commercialisés.
Li Po, poète et chef du groupe des Huit Immortels Ivres.
Deux exemples sont le Nu-eul Hong [女兒紅] et le Houa-tiao [花雕]. Le Nu-eul Hong qui était un vin qui était préparé à la naissance d'une fille. Il vieillis sait enterré jusqu'au mariage de la fille. En Chine, comme la mariée s'habille tout de rouge, cela a donné à ce vin l'appellation «Le rouge de la fille» ou Nu-eul Hong. Le jour des noces, la cuve de vin était déterrée, et le vin servi aux convives. L'autre histoire comparable du Houa-tiao (ou Fleurs gravées), un vin de qualité, veut que certaines familles décorent généralement de motifs floraux les cuves de vin pour le vieillissement du vin, lesquelles étaient déterrées aux noces des filles de la famille.
Ce vin avait une robe dorée, ou houang-tsieou [黃酒], mais un autre plus répandu était de robe blanche, ou paï-tsieou [白酒]. Le vin doré, ou mieux jaune ambré, d'une faible vinosité d'en viron 15 degrés d'alcool était principalement produit en Chine du Sud. En Chine du Nord, le vin blanc avait une vinosité beaucoup plus forte, d'environ 40 à 60 degrés d'alcool.
Quant à la variété des vins chinois, la liste peut être fort longue d'après les nombreuses sources littéraires qui en font état. Le Tsieou-che [酒史] (l' Histoire du vin), rédigé sous les Ming, dresse une liste de plus de cinquante sortes de vins de toutes les régions de Chine, les uns plus connus que les autres. Dans cette liste, on trouve des vins exotiques, des vins au serpent parfumé, aux feuilles de mûrier, aux champignons, etc. Les listes de la dynastie Tang sont encore plus exhaustives avec ses vins de gingembre, de grenade, de feuille de bambou, de chrysanthème (qui était servi à la fête du Double-Neuf), les vins parfumés au miel, au safran, etc. La plupart de ces vins, qu'on ne produit plus aujourd'hui, étaient d'une fabrication qui ne nous est point parvenue.
Il y avait encore des vins d'une destination particulière, comme les vins médicinaux. Le Pen ts'ao wang Mou [本草綱目] (ou le Compendium Materia Medica), de la dynastie Ming, dresse une liste de soixante-six différentes sortes d'œnolotifs (vins médicinaux). Fabriqués soit par le brassage de plantes médicinales dans le vin pendant la vinification, soit par le trempage de mêmes plantes dans un vin fermenté pendant une période délimitée, de tels breuvages avaient la réputation de soigner et guérir certains maux, comme la goutte, l'hypertension artérielle, l'anémie, etc. Ainsi, le vin de ginseng, obtenu par immersion de ginseng dans du vin blanc pendant plusieurs mois, se consommait et se consomme toujours comme un stimulant général.
Un vin médicinal peu ordinaire, appelé tou-sou tsieou [屠蘇酒], d'une fabrication supposée secrète depuis HouaTo [華陀], médecin sous les Trois Royaumes avait la réputation de soulager toutes les maladies et notamment les maux provoqués dans toute une même famille qui doit l'absorber selon une ordonnance soigneusement prescrite. Il comprenait sept différentes sortes de plantes médecinales et de quatorze haricots rouges, le tout noué dans un sachet de toile. Ce sachet était alors suspendu au fond du puits familial la veille du Nouvel An (chinois). Le lendemain, le Jour de l'An, le sachet était retiré du puits et bouilli dans du vin blanc. Alors, chaque membre de la famille, jeunes et vieux, pouvait déguster ce vin, tandis que le sachet médicinal était replacé dans le puits. En buvant l'eau du puits pendant un an, la potion était sensée protéger la famille contre tous maux. Ce pendant, il n'existe aucun document relatant l'efficacité de ce vin chez ceux qui l'ont essayé.
Les lettrés aimaient communiquer directement avec la nature. Peinture de Tang Yin (Dynastie Ming).
D'après le Seou-chen Ki [搜神記], une compilation littéraire d'avant les Tang, il fait peu de doute que le vin chinois le plus fort fut celui appelé «vin des mille jours» dont le fabricant était un certain Ti Hi [狄希]. Une coupe de ce vin suffisait pour enivrer une personne pendant mille jours. Telle l'histoire d'un grand buveur du vin de Ti Hi, son contemporain, du nom de Lieou Hiuan-che [劉玄石]. Passant par hasard dans le village de Ti Hi, Lieou Hiuan-che lui rendit visite afin de vérifier la réputation de ce vin. Tout d'abord, Ti Hi refusa de servir son vin à son hôte prétextant que ce vin n'était pas à point. Devant l'insistance de son hôte, Ti Hi accéda à sa demande et lui en servit une coupe. Vidant la coupe d'une goulée, Lieou Hiuan-che se mit à commenter les délices de ce vin et en réclama un peu plus. Là, Ti Hi refusa catégoriquement et le pria de rentrer. Mais, en route, Lieou Hiuan-che commençait à se sentir étrange. En arrivant chez lui complètement ivre, il tomba dans une telle torpeur d'ivrogne qu'on le crut mort. Comme il n'avait pas repris ses esprits après plusieurs jours, les siens le crurent vraiment mort et l'enterrèrent en lui faisant toutes les funérailles dues à son rang.
Au bout de près de trois ans, Ti Hi, qui ne savait pas du tout ce qui s'était arrivé, passa au village de Lieou Hiuan-che et fit un saut à sa demeure où il apprit que que son ami Hiuan-che était mort en état d'ébriété il y a trois ans. Surpris, il s'exclama: « Ciel! C'est mon vin qui en est la cause!»
Ti Hi raconta alors comment Lieou Hiuan-che avait insisté pour goûter de son «vin des mille jours», et compulsant le calendrier, il s'aperçut en effet que mille jours venaient de s'écouler depuis que Lieou Hiuan-che en avait bu. Il demanda à la famille Lieou de le conduire au tombeau de Hiuan-che. En y arrivant, de la vapeur s'en échappait. Ils se précipitèrent pour ouvrir le tombeau. Bientôt, Hiuan-che découvert reprit ses esprits et s'assis aussi vivant que jamais.
La famille était trop bouleversée pour prononcer une parole, mais Hiuan-che s'exclama: « Formidable! C'est formidable! Quel vin étonnant était-ce pour qu'un seul verre m'enivre à ce point? Quel jour sommes-nous donc?»
A ces paroles, tout le monde éclata de rire. Cependant, l'haleine de Hiuan-che était encore si forte qu'en l'inhalant, toute la famille tomba à terre dans une ivresse qui dura trois mois.
Parmi les vins chinois les plus connus il y a le mao-taï [茅臺], d'origine du Koueï-tcheou, le fen-tsieou [汾酒], du Chansi, le ta-kiu [大麯], du Sseut-chouan, et le chao-hing [紹興], du Tche-kiang. (Le Nu-eul hong et le Houa-tiao sont deux vins de riz de ce dernier.) (6) Quant à la catégorie de ces vins, le Livre des Vins, de la dynastie Song, affirme:
« Le vin d'une robe claire et d'un goût assez fort est bien entendu le meilleur et se nomme le «vin sublime)). Celui qui est doré et a tout son corps, mais d'une légère amertume, est de qualité juste inférieure au précédent et se nomme le «vin sage)). Celui qui est sombre et de goût acide est de toute dernière qualité et est appelé le «vin imbécile». »
Il est évident que de tels critères ne peuvent pris comme modèle unique et en toute circonstance ni même être considéré comme une décision définitive quant à la saveur du vin chinois, mais ils nous donnent une idée de base. De toute façon, les vins de saveur acide sont toujours écartés comme étant de qualité médiocre.
Contrairement aux vins occidentaux qui sont généralement bus froid, les vins du terroir chinois sont normalement servis tièdes ou à la température ambiante. C'est essentiel pour en développer l'arôme et même préférable pour la santé puisque l'on déconseille la consommation de boissons alcoolisées froides.
Le confucianisme a toujours exhorté la modération en tout dans le réglement des choses de la vie. Les différents points de vue des classiques de la médecine chinoise sur la question ont souvent été confirmés par des études analytiques modernes. La consommation modérée d'alcool est toute bénéfique à la santé alors que l'excès est la cause d 'une longue liste de désordres et malaises. En médecine chinoise traditionnelle, on a souvent utilisé le vin, ou l'alcool, pour la guérison de maux et dans la préparation de médicaments. Justement, l'idéo gramme yi [醫] (guérir; médicament) est classé sous la clef yeou [酉] (un alcool de millet préparé après les moissons le 8e mois lunaire [septembre-octobre]; c'est aussi le nombre dix du cycle duodécimal) .
Le Compendium Materia Medica dit du vin : « Son goût est doux et âcre, sa nature chaude et toxique (beaucoup de potions médicinales l'étaient). Ces indications sont destinées à accroître le pouvoir médicinal par une absorption contrôlée, à combattre les influences néfastes, à activer la circulation du sang, à soigner l'appareil digestif, à redonner plus d'aplomb, etc. »
Mais presque tous les théoriciens de médecine chinois ont condamné la consommation excessive de l'alcool.
« L'excès d'alcool blesse l'appareil digestif, dissout la moelle osseuse et affaiblit les muscles. Il nuit aussi au cerveau et abrège Ia vie.»
Le plus vieux classique de médecine, Houang-ti neï king [皇帝內經] (ou le Traité interne de l'Empereur Jaune) fait aussi état de la grande diminution de la durée de la vie du fait de l'absorption immodérée d'alcool. Une fois de plus, cette idée corrobore les données scientifiques modernes qui démontrent que les plus grands œnophiles sont sujets à diverses affections comme l'ulcère ou le cancer de l'estomac, l'hypertension, les maladies de foie, etc.
Une autre observation intéressante de ce traité sur l'abus d'alcool: « Boire immodérément porte souvent le plus grand préjudice à la vie conjugale. » Si ce classique ne donne pas de raison particulière, les études modernes, elles, ont démontré que la trop grande absorption d'alcool porte atteinte aux cellules reproductrices et que les enfants ainsi conçus offrent des signes d'idiotie après la naissance.
Le poète T'ao Ts'ien (372-427) [陶潛], qui est peut-être le plus grand alcoolique chinois, avait eu cinq fils de ses deux épouses. Et malgré son intelligence remarquable pour les lettres, ses fils étaient tous idiots. Dans un poème, il indique qu'ils n'ont aucun goût pour les belles-lettres et qu'ils sont tout à fait stupides et paresseux. Après cette constatation, T'ao Ts'ien fit de plus grands efforts pour s'enivrer autant qu'il le pût. Il semble plutôt qu'il soit le seul à être blâmé. « Si le destin me donne des fils pareils, que puis-je faire, sinon de continuer à vider le fond d'une coupe? » s'exclamait T'ao Ts'ien.
Le phénomène social
L'importance du vin pourrait très bien, du moins ces derniers siècles, être un phénomène social en Chine plus considérable que dans les autres nations du monde. Dans toute réunion sociale entre amis chez soi ou dans un lieu public en Chine, les aliments sont inévitablement servis avec l'alcool.
Dans maints exemples, le vin est même le motif de la réunion. Ainsi les hommes de lettres s'entretenaient sou vent avec des amis au cours de joyeuses libations. Comme l'a si bien noté Lin Yu-tang [林語堂] (1893-1976), dans ces réunions traditionnelles chinoises, il n'y avait rien à envier aux vociférations de grands événements sportifs. Les timides n'avaient certes pas leur place. Soutenus par les effets du vin, dynamogènes et contraires à l'inhibition, les fêtards avaient l'occasion d'oublier la routine et ses strictes règles pendant quelque temps et de manifester pleinement leur camaraderie.
Un proverbe chinois ne dit-il pas Tsieou jeou peng yeou [酒肉朋友], que l'on peut certainement comprendre les amis dans le vin et le festin. Bien que la connotation générale ne soit guère idéale, cette expression n'a jamais été méprisante comme on serait tenter de le croire. Même aujourd'hui, il est courant que de vieilles connaissances qui se rencontrent peut-être une fois tous les six ou douze mois le fassent devant une bonne table bien arrosée tandis qu'elles s'empoignent comme des frères de sang. Ou bien, que d'autres qui ne se sont jamais vus le fassent de la même manière après que le vin eut coulé à flots, même s'ils ont l’occasion de se saluer d'un signe de tête dans la rue à tout autre moment. Cela peut sembler inconvenant aux mœurs occidentales, mais c'est en fait la part magique de toute réception chinoise.
Les libations chinoises ne sont en aucun cas une affaire rapidement expédiées. Un banquet chinois se fait autour d'une table ronde de dix à douze convives alors que les plats sont apportés avec lenteur, généralement un par un. A une même table, il peut y avoir quatre ou cinq conversations indépendantes en même temps. Trois ou quatre tables d'une même réunion, toutes proches les unes des autres produisent un brouhaha assourdissant que Lin Yu-tang avait justement comparé à celui d'un événement sportif.
A tout moment, un convive peut lever son verre et porter un toast à un ou plusieurs autres convives de sa table. Les invités répondent bien sûr de la même manière en levant aussi leur verre, et tous d'en boire le contenu. Au trefois, la politesse voulait que l'on porte un toast en tenant son verre d'une main et en tirant les manches de sa robe de l'autre afin de soustraire à la vue générale le mouvement de la coupe aux lèvres.
Les jeux de vin
Quand tout le monde est rassasié, même si d'autres plats s'amènent sur la table, l'attention générale se tourne presque exclusivement vers la boisson et il est d'usage que les convives se mettent à divers jeux de vin pour en stimuler la consommation. Selon les connaissances littéraires des convives, cela comprend différents jeux de mots.
Le plus simple, et peut-être le plus commun de tous ces jeux de vin, est joué par deux convives. Chacun tire un nombre de zéro à cinq avec ses doigts en criant simultanément le total des deux nombres tirés. Si personne n'y parvient, on recommence jusqu'au bon nombre. Celui qui a perdu est tenu de vider son verre en guise de pénalité. Avec des joueurs expérimentés, le jeu est vif et bruyant. Ce sont bien vite des vociférations qui animent l'atmosphère du festin. Parfois, le prix de la pénalité est plus substantiel. De telles victoires au cours d'un festin sont étonnamment décrites dans des romans classiques chinois des dynasties Ming ou Ts'ing, tels Hong leou Mong [紅樓夢] (ou le Rêve du pavil lon rouge) et Kin-ping Meï [金瓶梅] (ou les Fleurs du Vase d'or).
Comme ce n'était guère dans les mœurs que la famille et les amis se réunissent à la maison pour boire, les ta vernes étaient des endroits très populaires pour désaltérer les gosiers asséchés, et, dans les principales villes chinoises, on peut en trouver de toute taille et de tout décor pour satisfaire tous les goûts.
Dans les petites auberges, on sert le vin dans des pichets en étain. Le vin est puisé à la louche dans d'immenses cuves à la demande et à la vue du consommateur. Ces petits établissements ne servent point de merveilles culinaires, mais seulement quelques petits plats baptisés hia-tsieou ts'aï [下酒菜] (mets pour accompagner le vin).
Les Chinois ne boivent presque jamais sans l'addition de quelques mets, une habitude dont on trouve trace dès les temps hanniques (des Han). Parfois, comme on ne sert qu'une seule sorte de vin, on en commande juste la quantité désirée (généralement en poids plutôt qu'en volume ou au nombre de verres), ainsi que les petits plats qui accompagneront la boisson. Comme les mets en pareil cas ne sont pas de grande qualité, il est tout à fait acceptable d'apporter les siens dans ces petites tavernes ou de les acheter chez les cuisiniers ambulants du voisinage.
Les grandes tavernes dont le nom nous a été transmis par différents auteurs sont remarquables. A Kaïfong, la capitale septentrionale des Song, ces tavernes de grande classe étaient des demeures d'anciens mandarins qui avaient abandonné leurs fonctions et s'étaient reconvertis. Certaines comprenaient plus de. cent salies pour la clientèle, et leur décoration somptueuse n'avait rien à envier à celles du palais impérial.
La vaisselle et les coupes en argent ou or massif étaient à disposition, selon la préférence et la bourse du client. Chez certains grands noms, les cartes présentaient des centaines de mets de premier choix et des vins des meilleurs crus de Chine. Ces établissements étaient bien entendu plus que de simples endroits pour manger et boire. La «maison de vin» avait en ce temps-là une signification plus étendue. Là, selon la rondeur de sa bourse, celui qui le désirait pouvait prendre une compagnie féminine et se délasser en mangeant, buvant, jouant à la «poursuite du bonheur» pendant des heures, des jours.
Pendant le séjour de Marco Polo en Chine sous le règne de Khoubilaï khan, de la dynastie Yuan, maints établissements de ce genre, notamment à Hang tcheou, l'ancienne capitale méridionale des Song, opéraient au sommet de leur gloire. Et s'il se lamente invariablement sur cette décadence de se livrer sans frein à tel plaisir, le ton devient fort délicieux quand ces mêmes lignes en admirent la capacité des Chinois.
Le vin et les arts
Lin Yu-tang observe malicieusement : « Les matériaux essentiels de la poésie, de la peinture ou de la calligraphie sont deux liquides: l'encre et le vin.»
En effet, l'alcool a trouvé ses plus belles lettres de noblesse en accompa gnant manifestement les artistes et écrivains chinois. Il est certes déplaisant de dire que les lettrés chinois n'aient pu s'exprimer sans vin, mais il est probable que leurs œuvres eussent été moins animées et moins touchantes sans lui.
Depuis les dynasties Weï et Tsin, après la chute de la dynastie Han au IIIe siècle de l'ère chrétienne, les écrivains et artistes chinois de renom furent tous membres du culte du «contenu d'une coupe». Qu'il bût seul dans des chapelles œnophiles ou bien avec d'autres dans des réunions littéraires, la main du lettré chinois était rarement éloigné d'une coupe de vin. Non pas que tous soient de grands consommateurs de vin, certains, parmi les meilleurs, comme Sou Tong-p’o [蘇東坡] (1036-1101), de la dynastie Song, avait, ce que Lin Yu-tang appelle, ce «goût pour le vin», à défaut de la capacité. Mais malgré cette modestie, la poésie et la prose de Sou Tong-p'o font constamment référence au vin.
Plus de soixante pour cent de l'œuvre de Tao Ts'ien, que beaucoup considère comme l'un des premiers grands poètes de Chine, font, directement ou analogiquement, mention au vin. Ce phénomène qui semble être particulier à la culture chinoise a animé pendant des siècles les arts et les lettres en marquant d'une lourde empreinte les générations postérieures, aujourd'hui toujours aussi fraîche qu'elle ne le fut.
Les Sept Sages de sont le premier grand groupe œnophile chinois de renom. Son histoire est racontée en menus détails dans différentes œuvres littéraires depuis le IVe siècle. Le bambou a toujours été un symbole d'importance pour les gens de lettres chinois, représentant le sublime de la conduite morale et de l'aspiration humaine. Et les écrivains anciens et modernes ont souvent tenus des réunions littéraires dans des forêts de bambous.
Le chef des Sept Sages, à cause de sa capacité d'absorption, était Lieou Ling [劉伶] (?221-300), un ancien chef militaire. Déçu par la vie politique corrompue de cette période de division de , il se retire en ermite pour poursuivre une œuvre toute littéraire. Mais il avait un goût prononcé pour la boisson, et l'on rapporte qu'il parcourait le pays sur un chariot tiré par un daim avec pour tout bagage une grosse gourde de vin. A ses côtés, se tenait un domestique tenant une pelle que Lieou Ling expliquait ainsi: « Il faut qu'il puisse m'enterrer si je suis ivre mort. »
D'autres racontent que Lieou Ling, dans des accès d'ébriété recevait ces hôtes tout nu. Lui en demandant la raison, il répondait que le Ciel et la nature était sa demeure et que cette cabane était ses sous-vêtements. « Comment de tels gentilshommes comme vous, puissiez-vous entrer dans mes sous vêtements? »
A peu près à cette même époque, l'écrivain Tao Ts'ien, dont l'œuvre exprime un vibrant amour de la vie et de la nature dans un language simple et sans artifice puisait ses sources esthétiques dans le concept taoïste du non faire. Originellement fonctionnaire, T'ao Ts'ien ne supportant plus les nom breuses exigences de la bureaucratie impériale abandonna son poste pour se retirer à la campagne. Malgré des difficultés financières, il parvint à nourrir toute sa famille en travaillant la terre mais n'avait plus un sou pour son plus grand amour, le «contenu d'une coupe». Aussi, ses parents et amis l'invitaient souvent à boire.
Il buvait toujours jusqu'à l'ébriété, dit-on, et il était souvent soûl plusieurs jours. Mais son goût pour l'alcool ne semble pas avoir affecté sa perception de la nature. Une fois, dans une situation financière un peu meilleure, il employa un domestique pour aider son fils aîné qui ne vivait plus sous son toit. Comme son fils partait, T'ao Ts'ien l'admonestait de bien traiter cet homme qui était comme lui, disait-il, «fils de personne». Le caractère bienveillant de T'ao Ts'ien a de tout temps ému les Chinois.
Sous la dynastie T'ang, l'âge d'or des arts et lettres chinois, les Huit Immortels ivres formait un autre fameux groupe d'œnophiles dont Li Po [李白] (701 -762), se nommant lui-même l' «immortel du vin». Assurément l'un des plus grands poètes chinois, il avait un véritable amour pour le vin sous l'influence duquel il était doué d'une remarquable habileté artistique.
Li Po avait l'habitude de traîner des jours entiers dans les tavernes de Tchang-an, la capitale impériale des T'ang. Et après des libations il s'affalait sur une table pour un somme. Bien sûr, aucun propriétaire n'en faisait objection du fait de la réputation de l'écrivain.
Un jour, l'empereur Hiuan-tsong (règne 712-754) ne trouvant l'inspiration pour quelques vers d'une chanson, il en fit demander la composition à Li Po. Les courtisans dépêchés ne le trouvèrent point. Enfin, on les dirigea vers un des ses endroits favoris. Il était complète ment soûl et assouvi sur une table. Les courtisans le transportèrent au palais. Et encore tout étourdi devant l'empereur, il reçut un baquet d'eau froide. Reprenant peu à peu ses esprits, il s'aperçut qu'il était aux pieds de l'empereur et fut pris de panique. Cependant Hiuan-tsong qui avait beaucoup de respect pour Li Po lui demanda de ne pas se formaliser du protocole de la cour et de composer quelques couplets pour une chanson.
Aussitôt, les eunuques palatins apportèrent pinceaux et papier à Li Po qui, encore ivre, s'en empara pour écrire. Trouvant quelque inconfort dans ses souliers, il frappa du pied Kao Li-che [高力士] (684-762) (c'était le grand ministre qu'il ne connaissait pas encore.) en lui demandant de lui ôter ses chaussures. Le ministre s'offusqua, mais ne désirant pas contrarier l'inspiration lyrique que l'empereur réclamait, n'eut d'autre choix que de s'exécuter. Les souliers retirés, Li Po rédigea rapidement quelques couplets qu'il remit aussitôt à l'empereur. L'empereur ravi les fit aussitôt mettre en musique. Une fois de plus, Li Po avait clairement manifesté son grand génie poétique sous l'influence du vin.
Les réunions littéraires avec grande consommation de vin ne se fixaient pas seulement sur rendez-vous, parfois, elles étaient toutes fortuites. Sous les Song, Sou Tong-p'o, rencontrait souvent ses amis Mi Feï [米芾] (1051-1107) et Ts'aï Siang [蔡襄] (1012-1067), de grands calligraphes, dans ces œnospondes littéraires chinoises. Leurs œuvres et les écrits de l'époque indiquent qu'ils ne manquaient pas de vin à leur. table. A ces moments-là, ils produirent le meilleur d'eux.
Au cours de ces réceptions œnophiles, on composait ou peignait tandis que nombre de jeux de vin littéraires éveillaient l'esprit et maintenaient le débit du liquide libérateur. La plupart de ces jeux mettaient au défi de composer des vers ou des couplets à partir de diverses citations classiques. Un joueur qui échouait devait boire une coupe. Ces jeux ont non seulement mis à l'épreuve la connaissance des Classiques, mais ont aussi maintenu la poésie à son meilleur niveau.
Etant donné la très forte consommation de presque tous les gens de lettres chinois, plusieurs questions montent rapidement aux lèvres, : la plupart de ces gens de lettres étaient-ils alcooliques? et toutes les grandes œuvres des arts et lettres de sont-elles celles de ces alcooliques? Et n'est-il pas exagéré d'affirmer que plus de soixante pour cent des œuvres d'un grand poète chinois traitent peu ou prou directement du vin? Pour répondre valablement à de telles questions, il faut en savoir un peu plus sur l'histoire politique chinoise et sur l'état d'esprit des lettrés chinois.
Comme les jours s'écoulaient en Chine, même sous ce qu'on pourrait appeler un «empereur éclairé» et sous une «administration libérale», la liberté d'expression était extrêmement limitée, et son libre exercice pourrait amener la catastrophe sur soi. Les personnes ayant l'expression littéraire exceptionnelle et facile étaient trop bien avisés de ne pas discourir sur la politique, aussi se tournaient-ils volontiers vers un sujet beaucoup plus matériel: la nature.
En parcourant les siècles des arts et lettres de Chine, ce qui frappe le plus semble être le thème général qui revient avec fréquence, et non pas la participation au gouvernement de la majorité des lettrés chinois. La plupart ont suivi une carrière politique, car c'en était l'issue normale. Mais les lettrés de grande classe qui leur vie entière ont fait une carrière politique. sans avoir été contraints de l'abandonner par disgrâce ou par dégoût personnel (s'ils étaient assez sage pour choisir cette dernière solution) sont infiniment peu nombreux.
En effet, ces lumières des arts et lettres ont eu une carrière politique extrêmement courte. Pratiquement, la seule échappatoire à cette frustation politique était justement les montagnes élevées, les bosquets de bambou, les eaux impétueuses et les clairs de lune brillants que l'on croyait bien supérieurs à tout autre chose dans le monde.
De plus, la société traditionnelle chinoise, rivée par l'application stricte des idéaux confucéens durant presque toutes les dynasties depuis les Han, a opprimé avec quel succès toute créativité. Non que le confucianisme n'ait pas eu de rôle positif. Appliqué d'une manière systématique, il a su maintenir un ordre social, mais dans le domaine des arts et lettres, il a en fin de compte inhibé la créativité et la libre expression de soi. Et c'est ici que l'usage du vin par les artistes et gens de lettres chinois entre en jeu. Le vin était un moyen qui leur permettait quelque temps de passer outre les rigueurs de la société et la frustation poli tique. Il facilitait pendant quelque temps une expression toute personnelle qui trouvait son point d'appui dans la nature.
Le grand homme de lettres des Song, Eou-yang Sieou [歐陽修] (1007-1072) affirmait : « L'objectif du buveur n'est pas le vin en soi, mais les montagnes et les fleuves. » En effet, la plupart des grands lettrés se sont fréquemment réunis dehors, dans des sites tout naturels. Le vin leur apportait à tous non seulement l'oubli de soi et de la décevante réalité, mais aussi l'expérience d'une liaison plus directe avec l'environnement et l'expression de cette liaison d'une manière créative et sans contrainte. D'une manière générale, comme l'expression personnelle n'était pas un attribut de la société chinoise, elle n'était chaleureusement acquise que sous l'influence du vin. Et il n'est pas étonnant alors que Li Po s'exclame: « Je ne saurais être vrai ou sincère que dans l'ivresse. » Le poète chinois cherchait dans le vin un «prétexte» pour justifier son expression personnelle en parole ou en action, un droit humain qu'il ne pouvait vraiment concrétiser autrement.
Parcourant l'histoire des arts et lettres de Chine, on est encore frappé au jourd'hui par leur vivacité et leur évolution et par l'égale inspiration de tous leurs représentants quand ils étaient à leurs âges d'or.
La mort de Li Po peut certes se ressentir comme une tragédie, (Il s'est noyé dans un lac où se reflétait la lune qu'il tentait d'attraper, alors qu'il était ivre.) mais elle doit surtout servir de puissant rappel de la courte durée et de la fragilité de l'existence humaine en face de la magnifique et dominante nature. C'est ce que presque toutes les grandes œuvres artistiques et littéraires chinoises ont tenté d'exprimer. Il n'empêche que le «contenu d'une coupe» ajoué un rôle très important dans la synthèse de si nobles visions.■